Brève Histoire sur la Pratique
Présenter son propre travail relève de l'exploit. C’est un peu comme inviter un.e inconnu.e chez vous pour une tasse de thé. Le résultat, quel qu’il soit, est chargé d’ambiguïté: «Ai-je réussi à faire passer mon message? En ai-je dit trop peu, ou pire, en ai-je dit trop?
Franchir la frontière qui sépare le public du privé (et vice-versa) est un exercice émotionnel et physique qu’il serait bon de pratiquer souvent, car il provoque des douleurs aggravantes si l’on est confronté à des muscles flasques.
Hélas! faut-il avouer que je ne suis pas du genre sportif, préférant bureau et canapé à l’entraînement frénétique et à ses affreux battements de cœur.
Je pourrais commencer cette conversation en vous parlant de mes histoires dessinées, parce que " en pratique " celles-ci sont ce que je sais faire de mieux. Je pourrais ainsi discourir des personnages de ces fictions et de leur généalogie, mais cela s’avérerait risqué; car toutes ces fabrications de l'esprit, j'avoue assez curieuses, sont aussitôt imprévisibles: elles surgissent de l’oreiller, sortent de sous les couvertures ou de derrière les meubles le plus solides, pendant les repas ou la vaisselle.
Elles n’entrent certainement pas par la porte, puisque personne ne les a jamais vues la traverser, sont des voyageuses indomptables, grimpant des murs imaginaires, surfant des vagues spatio-temporelles écumantes, s’insinuant par les courants d’air des lucarnes entrouvertes. Elles se lient également d’amitié avec les araignées, et vous savez comment les araignées rentrent dans la maison en un clin d’œil ...
Vous ne m’avez peut-être pas encore compris.
J'ignore comment tout cela prend forme, mais je peux dire avec assurance que si j’essaie de temps en temps de poser une question, cette étrange procession de forces invisibles et de personnalités influentes finit par me répondre. Ma pratique pourrait se définir alors comme un acte d’invention et de patience, un territoire aux bordures insaisissables qui finit par m'accueillir dans ses landes. Les rôles s'entrechoquent et je deviens à mon tour voyageuse indomptable. C’est un conte de fées, mais c’est aussi effrayant, car lorsque la lisière entre le réel et la chimère s'effiloche on rêve un peu, mais on perd aussi les points d'encrage, un certain sens de stabilité.
Dans cette traversée il n’y a pas de séparation entre le courage et la paresse, agréer le renouveau et perdre un être cher, être loyal et acter en rébellion, gésir seule et se fondre dans l'entourage, changer de peau et demeurer intacte à l’intérieur.
Ce sont des choses difficiles à dire, c’est pourquoi rester dans l'ether où les mots sont presque injustes se présente comme la meilleure solution à ce genre d’exercice de narration. Si je vous racontais la totalité, il y aurait trop d’explications, plusieurs descriptions hargneuses, et - en bonne partie - une fastidieuse dissertation qui ne ferait que vous faire bailler. Dans certains cas, il peut être embarrassant de tout dire.
Cela démantèlerait l'apparat fictif dans son entièreté, répondrait aux questions, surtout celles auxquelles nous ne devrions jamais vouloir trouver la bonne réponse.
«Comment reviendrons-nous d’un voyage à travers des terres inexplorées?», par exemple.